À l’abri des regards ("Take Shelter")

Lors d’un rapide passage à Paris, j’ai découvert le « MK2 Bibliothèque », au pied de la BNF. Frisson garanti dans une sorte de décor de science-fiction où, passées les banales caisses d’un multiplex, on se retrouve dans un long couloir pas très éclairé, avec de part et d’autre, disposées symétriquement, des excroissances noires qui sont des sas pour accéder aux salles. Lent travelling avant à hauteur d’homme, quelques notes stridentes d’un violon désaccordé et le film d’horreur peut commencer, avec menace de double surgissement à chaque porte. D’ailleurs, je n’y ai pas vu un film d’horreur, mais presque.

Take Shelter relèverait plutôt, a priori, de la progressive perte de contrôle d’un esprit angoissé, pour lequel la peur de l’avenir se mue en visions de déchaînement des éléments et cauchemars atroces, manifestations d’une peur panique de l’imminence d’une sorte de Big One de la tempête tropicale : lors de la première scène, le sujet de ces hallucinations « voit » et « sent » ainsi tomber une pluie aussi torrentielle que répugnante, aux allures d’huile de vidange. Ces visions le poussent à engager des dépenses inconsidérées pour réaménager le vieil abri anti-tempête de sa maison. Curtis, c’est son petit nom – joué par un énorme Michael Shannon –, vit dans une banlieue résidentielle nord-américaine. Employé dans une petite entreprise de bâtiment, il ne roule pas sur l’or mais les broderies que sa femme Samantha – belle, gentille, aimante et rousse, c’est-à-dire Jessica Chastain – vend sur le marché arrondissent les fins de mois, tandis que la qualité des prestations de sa mutuelle rend financièrement possible l’opération de sa fille accidentellement sourde et un projet de vacances au soleil. Bref, comme le dit solennellement son collègue Dewart, sa vie est une réussite et c’est un sacré compliment.

Pourtant, l’insistance sur le caractère précaire de la situation – Samantha compte et recompte les billets rangés dans la boîte "Soleil" "Plage" – montre qu’on n’est jamais à l’abri – de se faire virer, de ne plus pouvoir rembourser les crédits de sa maison et de ses deux voitures, etc. Un intérêt majeur du film réside dès lors dans une confusion entre les peurs irrationnelles du personnage principal et le caractère potentiellement anxiogène de son quotidien : c’est de peur du déclassement qu’il est question, traitée sur le mode quasi-fantastique d’une contagion progressive d’un quotidien ultra-normal par un « monde possible » – j'emprunte à Éric Dufour cette catégorie de l'horreur, à l’œuvre par exemple dans Rosemary’s Baby. On finit par se demander si Curtis n’a pas raison, si une énorme catastrophe ne guette pas la classe moyenne nord-américaine, qui devra alors se réfugier sous terre et y manger des conserves en attendant des jours meilleurs.

En lien avec ces questions, Jeff Nichols offre un beau travail sur le regard, à rapprocher de nombreux films paranoïaques, depuis Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956). Je veux dire par là que, d’un côté, la réalisation ne laisse jamais aucun doute sur le fait que Curtis est victime d’hallucinations, qu’il voit et entend ce que les autres, sains d’esprit, ne voient et n’entendent pas. Mais en même temps, le spectateur est réduit à une forme de malaise par la multiplication de reaction shots cadrés sur le regard hésitant du « héros » et, plus encore, par l’absence de plans destinés à rétablir la réalité : où l'on attendrait la séquence tempête (hallucination) – regard du personnage – météo calme (plan « réel » destiné au spectateur), on a une séquence tempête (hallucination) – regard – tempête (re-hallucination, avec un ou deux gros éclairs en prime), qui incite, faute d’alternative, à s’identifier à un personnage cinglé.

[Attention, je dévoile la fin, amateurs de surprises s'abstenir !] On passe par conséquent l’essentiel du film à guetter des regards rassurants émanant des autres protagonistes – en particulier la femme et la fille – car leur esprit sain les intègre de jure à la communauté de regard dont fait également partie le spectateur – les gens « normaux », en somme. Du coup, la vraie fin – il y a une fausse fin, type mythe de la caverne, qui rappelle un peu le dernier plan de THX 1138 – achève l’exercice sur une touche délicieusement déstabilisante : d’abord, le regard de la petite fille annonce les images de tempête, puis le père, qui vient de terminer avec insouciance un château de sable, constate que quelque chose ne tourne pas rond, se retourne et aperçoit l’amoncellement de nuages et les tornades au large, puis c’est finalement le regard de sa femme sidérée – comme le spectateur en même temps qu'elle – qui conclue le film : électrochoc garanti.


À voir : Jeff Nichols, 2012, Take Shelter, USA.

À lire : sur la communauté de regards entre personnages et spectateurs, voir le très beau chapitre de Richard Bégin, « ‘C’est ce regard-là qui a disparu !’ Invasion of the Body Snatchers et l’altération du même », dans l’ouvrage collectif – dont je parle ici-mêmeLes Peurs de Hollywood, dirigé par Laurent Guido (éditions Antipodes).

Commentaires

  1. "c’est de peur du déclassement qu’il est question" c'est extrêmement bien résumé et très efficace dans la formulation.
    Je pense même maintenant qu'il ne s'agit QUE de cela sans que cela soit restrictif aucunement...
    Sinon je me réjoui de lire cette (excellente) critique seulement maintenant vu que l'on y raconte la fin... :-/
    ;-)

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