Marché ou crève ('La loi du marché', Stéphane Brizé)

Avec le prix d’interprétation remporté par Vincent Lindon à Cannes, La Loi du Marché, sixième long métrage de Stéphane Brizé, atteint des sommets au Box-Office et fait parler de lui. On débat, on s’étripe : naturalisme ou misérabilisme, dispositif intelligent ou facilités de mise en scène, sociologie de comptoir ou réflexion forte sur la société contemporaine, un peu, beaucoup, ou rien de tout ça ? Parce que la caméra n’en finit plus de filmer Lindon en plans rapprochés et gros plans et de rejeter dans le hors-champ ses interlocuteurs, on a pu reprocher au film de se contenter de peindre le quotidien d’un personnage sans profondeur, de ne pas prendre de distance, de hauteur, faute d’interroger les mécanismes sociaux à l’œuvre derrière les scènes qui se succèdent tels des instantanés. Pourtant, s’attacher au quotidien de Thierry, cinquantenaire au chômage qui finit par trouver un boulot de vigile dans un supermarché, détailler les innombrables humiliations qu’il subit et fait subir, ne constitue-t-il pas une manière légitime de parler d’un problème plus vaste ?

Solitude et concurrence entre individus

En s’attachant à la figure de son personnage principal, en scrutant ses réactions face au jugement des autres, en excluant le champ-contre-champ au profit de dialogues où la caméra se contente de courts arrêts sur le visage des interlocuteurs de Thierry, ainsi relégués dans une sorte d’espace incertain, à la fois proche et lointain, la mise en scène de Brizé redouble la solitude de l’individu dans une société qui organise une concurrence implacable entre les petits pendant que les gros tirent les marrons du feu.

Solitude et concurrence découlent d’un processus d’aliénation théorisé il y a un moment par un certain Karl M. : Thierry, comme bien d’autres, vend sa force de travail pour subvenir à ses besoins matériels, sans pouvoir se soucier de la finalité de son activité, et se trouve ainsi réduit à un rouage d’un mécanisme sur lequel il n’a aucune prise. Il est interchangeable et, par conséquent, en concurrence avec d’innombrables remplaçants potentiels.

Pour conserver la place qui lui permet de payer ses factures, il va accepter de surveiller et dénoncer non seulement les clients qui chapardent pour quinze euros de viande, mais aussi ses collègues récupérant les bons de réduction aux caisses – et c’est un autre type d’aliénation qui se joue d’ailleurs ici, lorsque la rationalité capitaliste se trouve réduite à de minables négociations pour quelques euros, lorsque la maximisation de l’utilité se joue sur des promotions sur des croquettes de poisson.

Aliénation spatiale

Or cette aliénation va loin – au sens propre –, comme en atteste une scène où le jeu sur le hors-champ fait mouche : Thierry, chez lui, derrière son écran d’ordinateur, se soumet à un entretien d’embauche via Skype. Au-delà des petites phrases diversement imbéciles et/ou humiliantes de son interlocuteur invisible, le plus effrayant réside dans la logique même du dispositif : l’employeur, non content de me surveiller à chaque minute au boulot pour traquer mes moments de faiblesse et déduire ma pause-pipi de ma prime de fin d’année, pénètre finalement chez moi, annulant la séparation entre espace public et espace de l’intime, au nom bien sûr de la flexibilité et de l’efficacité.


La boucle est bouclée lorsque la caissière licenciée pour vol de bons de réduction se suicide sur son lieu de travail mais que le directeur des ressources humaines vient expliquer à ses collègues que peut-être, c’est-à-dire probablement, ce geste a plutôt à voir avec des affaires privées, et qu'il ne faudrait pas tour mélanger non plus. Tout est dénié au travailleur, jusqu’à son intimité, jusqu’à ce que, dans un tour de passe-passe, celui qui l’emploie n’ait finalement aucun compte à rendre des souffrances subies et réinvente pour cela une séparation socio-spatiale qu’il a commencé par combattre.

Incorporer la loi du marché

À l’instar des chercheurs qui, plutôt que s’attaquer aux grandes théories explicatives, tentent de saisir, à l’échelle de l’individu et de sa biographie, les processus qui façonnent le social, Brizé ne manque en aucune manière l’essentiel. Saisir le fonctionnement de la société capitaliste, c’est aussi interroger le sens que les individus donnent à leurs actions, les stratégies qu’ils mettent en place, leurs interactions quotidiennes – et notamment, ici, la manière dont ils intériorisent les lois du marché. C’est sans doute ce qu’il faut voir dans le changement de titre du film, initialement intitulé Un Homme et, comme si le tournage avait mis en évidence la portée du propos, rebaptisé d’un titre plus ambitieux, avec raison.

Surtout, en affirmant finalement la liberté de son personnage principal, Brizé dresse certes un tableau sombre de l’époque – difficile de le lui reprocher – mais sans obstruer toutes les issues.

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