Une Estonienne à Paris (Locarno 2012-5)

Bien sûr, ça manque un peu d'originalité de faire un film bien écrit et bien joué, avec un récit plutôt attendu et des acteurs confirmés livrant une partition impeccable - Jeanne Moreau crevant l'écran, c'est d'une banalité... On pourrait ajouter que les marivaudages d'habitants des beaux quartiers de Paris, deux anciens amants rejoints par une intruse venue de loin, ça ne bouleversera le regard de personne sur notre monde. Certains prendront même un air blasé pour faire remarquer qu'une mise en scène réussie, fignolée, parfois pleine d'intelligence et d'imagination, c'est du déjà vu, c'est classique. Soit. On pourrait dire tout ça, avec plus ou moins de mauvaise foi, à propos d'Une Estonienne à Paris, long métrage habilement mené par l'estonien Ilmar Raag, engagé à Locarno dans la Compétition internationale - et récompensé par le Prix du Jury Œcuménique. On passerait à côté de l'essentiel : ce film plein de poésie est une merveille posant sur Paris un très beau regard.

Il réunit un trio a priori propice aux bons mots et aux portes qui claquent : Anne, une estonienne quinquagénaire divorcée et venant d'enterrer sa maman, est embauchée par Stéphane, un patron de bistrot parisien, pour s'occuper de son ancienne amante Frida, de quelques décennies son aînée. Elle aussi vient d'Estonie mais, arrivée jeune à Paris, a semble-t-il perdu tout contact avec ses origines baltes. Surtout, cette vieille bourgeoise est une emmerdeuse finie, refusant de vieillir comme de laisser s'évanouir la mémoire de son amour passé, et gratifiant ceux qui tentent de l'approcher de toute son amertume et sa méchanceté. Dès lors, pas question pour elle d'accepter la nouvelle venue, à qui elle est bien décidée à mener la vie dure au point de la faire partir d'elle-même - comme les précédentes.


On s'attend, bien sûr, à ce qu'Anne la taciturne parvienne à attendrir Frida la misanthrope - en lui disant au passage ses quatre vérités, ce qui n'est pas anodin car l'auteur aurait pu choisir de faire du processus d'apprivoisement une formalité et/ou un prétexte à quelques blagues faciles et quiproquos, ce qu'il n'a pas fait. On se doute également qu'entre Stéphane et Anne va émerger un peu plus qu'une relation professionnelle. On voit venir, enfin, la transformation de l'Estonienne dévouée, sa prise de confiance en elle-même, son envie d'exister autrement que pour aider les autres.

Mais tout ça n'est qu'un prétexte. Ce dont parle Ilmar Raag, ce qu'il montre, c'est Paris, la ville que rêvait de découvrir Anne et sur laquelle elle pose, après des années d'attente, un regard conquis d'avance. Le réalisateur rythme le parcours initiatique de son personnage à l'aide de scènes de découverte de la ville, souvent nocturnes, pendant lesquelles Anne déambule, se perd, se trompe de station de métro, s'immobilise devant la beauté de ce qu'elle voit. Avec la multiplication des raccords regard et une caméra qui prend à chaque fois son temps pour révéler progressivement les paysages que découvre Anne, Raag élabore une mise en scène de l'apparition, culminant dans une vue de la Tour Eiffel depuis le métro aérien. Logique de l'apparition qu'on retrouve d'ailleurs dans d'autres séquences, comme lorsque Stéphane quitte l'embrasure d'une porte et révèle à Anne, sur le mur derrière lui, la reproduction d'une statue d'Apollon.

Sans en faire trop, mêlant simplicité du regard et émerveillement face à la Ville-Lumière, le réalisateur nous montre à quel point le paysage consiste en une construction permanente, fruit de l'interaction entre l'objet observé - lui-même déjà un palimpseste, porteur d'une histoire et de multiples couches de symboles - et ce que l'observateur projette dessus, son expérience comme ses attentes.

Ici, le paysage parisien - réduit à quelques sites célèbres et aux rues huppées du XVIe arrondissement mais qu'importe - se voit explicitement doté d'une autre fonction importante : c'est à son contact, au moins autant qu'à celui de Stéphane et Frida, que s'effectue la métamorphose d'Anne, annoncée par son reflet dans la vitrine d'une boutique chic lors de sa première déambulation parisienne. Ce processus de façonnement mutuel entre le paysage et celui qui l'observe et le parcourt gagne d'autant en richesse et en complexité dans une ville comme Paris, dont la diversité sollicite sans cesse le regard du néophyte.

En somme, Raag fait sienne la réplique de Piccoli dans le dernier Carax, empruntée à Oscar Wilde : "la beauté est dans les yeux de celui qui regarde". Les Parisiens confirmeront.

Commentaires

  1. Bonjour ,

    Eh bien ,votre critique du film donne vraiment envie d'aller le voir , ce que je ne manquerai pas de faire dès sa sortie le 26 décembre prochain :)
    Marianne

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