Coloscopie du capitalisme ("Cosmopolis")

Quelque part dans New-York, une limousine prise dans des embouteillages monstres roule à un train de sénateur, s'arrête, repart... A l'intérieur, Eric Packer, pas tout à fait la trentaine et multimilliardaire, à quatre pattes sur une banquette, se fait scruter les entrailles par son médecin. Tout est normal, son check-up quotidien se termine. Et ça ne l'empêche pas de parler affaires avec une employée, en pleine récupération d'un jogging et submergée par le stress et les endorphines. Les yeux du golden boy se révulsent, il grogne, mais le dialogue continue, argent et sexe au menu. En quelques minutes, tout Cronenberg vient de refaire surface : l'abdomen troué de James Woods dans Videodrome, les "bioports" dans le bas du dos des joueurs d'eXistenZ, Vigo Mortensen qui se bat nu dans Les Promesses de l'ombre.

Passé cet intermède, à la faveur du raccord sur la mine blasée du médecin en train de retirer ses gants et d'annoncer d'un air impassible "Vous saviez que vous avez la prostate asymétrique ?", l'ambiance aseptisée et futuriste de la limousine reprend ses droits : le capitalisme financier n'est pas fait de chair et d'asymétrie, encore moins d'amour puisque la femme de Packer, qui écrit des poèmes et fréquente les bibliothèques, va rester l'un des seuls personnages à ne jamais pénétrer dans l'antre de la bête.

Pendant un peu moins de deux heures, Cronenberg nous ballade en compagnie de ce milliardaire, qui a décidé qu'il avait besoin de se faire couper les cheveux à l'autre bout de la ville. La visite du président des États-Unis et l'enterrement d'un rappeur soufi - scène hilarante - ont beau rendre les rues de New-York impraticables, pas moyen de dissuader Packer. Les manifestations anarchistes non plus n'y font rien : tout juste aperçoit-on, à travers les vitres du bunker mobile, que des choses se passent dehors, si loin. L'insonorisation de la voiture, même imparfaite, et l'allure d'écran de télévision du pare-brise arrière réduisent cette agitation à des ombres chinoises incapables de troubler le calme : la réalité, ce sont les écrans incrustés dans les sièges, sur lesquels défile le cours du yuan, qui s'obstine à ne pas redescendre et menace la fortune de Packer.

S'il faut aller voir Cosmopolis, c'est d'abord parce qu'on prend en pleine figure le portrait qu'il dresse de notre monde, ensuite parce qu'il s'appuie sur un parti-pris formel génial. Cronenberg a, paraît-il, écrit son scénario en se contentant de retranscrire les dialogues du roman de DeLillo, ce qui donne un film ne comportant quasiment aucun blanc de ce côté-là. Le réalisateur canadien soûle le spectateur à l'aide d'un flot de paroles plus ou moins absconses et superficielles entre son anti-héros et les personnages - collaborateurs, médecin, maîtresse - qui se succèdent face à son siège aux dimensions démesurées.

Mais voilà, on est au cinéma et, si le film distille bien un discours sans concession sur le capitalisme et l’insatiabilité de ses représentants les plus pétris de certitudes et les moins capables de réflexivité, il ne le fait pas tant par des dialogues faussement percutants que par des images. Il faut donc, progressivement, se détacher, ne plus prêter attention à cette masse confuse d'affirmations gratuites et de questions sans queue ni tête, pour suivre la manière dont Cronenberg filme sous tous les angles possibles cet intérieur cuir aux dimensions dont on jurerait qu'elles varient d'un plan à l'autre, qui figure la boîte noire du capitalisme et son inconscient comme celui du personnage. Pendant que le dandy tiré à quatre épingles se débraille progressivement - les lunettes, la cravate, la veste, quelques mèches de cheveux pour finir - et que les manifestants changent le blanc immaculé de la carrosserie en Basquiat, les dialogues vont se réduire à un fond sonore : c'est juste du bruit, "comme à la radio" dirait Brigitte Fontaine.

Partant de ce parti pris dont le traitement est rien moins que magistral, il est d'autant plus surprenant que le réalisateur canadien se retrouve aussi près de se saborder avec un dialogue interminable et didactique venant conclure laborieusement la descente aux enfers de Packer. On dirait que, trop content de son idée de départ, Cronenberg n'a pas osé sabrer dans le climax du roman - même s'il a écarté d'autres scènes. Résultat, la force de tout ce qui précède menace de se noyer dans ce qui aurait pu être, à condition de la réduire d'une bonne moitié, une conclusion percutante. L'ensemble reste quand même énorme et Pattinson, toutes canines dehors, s'ouvre la voix d'une belle carrière grâce à cette incursion dans le vrai cinéma.

PS : sur le même film, du même et du différent sur le site des Cafés Géo.


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