A lire: "Le Cinéma d'horreur et ses figures"

Puisque, dans mon monastère fribourgeois, passent des films que, pour de bonnes et moins bonnes raisons, je n'ai pas très envie de voir (Poulet aux prunes, The Artist) voire pas du tout (Polisse), voire pas même sous la torture (l'un des deux liftings de la Guerre des boutons), je regarde des DVD et je lis des livres. En particulier, je me suis plongé avec bonheur dans un ouvrage qui trainait depuis des mois sur ma bibliothèque et que je me suis enfin décidé à ouvrir : Le Cinéma d'horreur et ses figures. L'auteur, Éric Dufour, est un philosophe enseignant à Grenoble qui, non content d'écrire sur les néokantiens et de traduire de la philosophie allemande, a également créé une collection "Philosophie et cinéma" chez Vrin.

D’abord, et ce n’est pas un détail, le livre est bien écrit – je veux dire : remarquablement bien écrit et agréable à lire, avec de nombreuses parenthèses et notes qui reconstituent l’évolution des réflexions de l’auteur. On suit donc sans mal la progression, on repense avec bonheur aux scènes décortiquées au fil des pages, on note les films qu’on se réjouit de ne pas encore connaître.

La liste est d’ailleurs longue, tant la filmographie qui sert de socle à l’ouvrage donne le tournis : pas loin de cinq cents films sont cités, de Jacques Tourneur à Wes Craven en passant par Franju et Hideo Nakata. Évidemment, il reste toujours la possibilité de faire le malin en se gargarisant de connaître des perles rares de l’angoisse comme The Wicker Man ou Au Cœur de la nuit, absents de la liste. Mais celle-ci contient moult raretés connues des seuls aficionados de l’horreur et du suspense. Donc non, finalement on ne fait pas le malin et on se dit juste qu’on va s’empresser de voir White Zombie. D’autant plus que les commentaires, parfois très poussés à propos de certains films – Alien et Aliens, The Thing (celui de Carpenter) – et/ou certains réalisateurs – Lynch, Carpenter, Nakata – montrent que l’auteur n’a pas qu’un vague souvenir des films cités. On sent presque à chaque phrase son goût immodéré pour l’horreur en particulier et sa passion pour le cinéma en général, qui expliquent qu’il a non seulement vu les films dont il nous parle, mais encore qu’il les a dévorés et redévorés : on est loin du déficit d’empirie qu’on peut parfois reprocher à certains philosophes.

Je ne m’attarde pas trop sur le contenu. L’auteur y énumère dix « figures » de l’horreur – parmi lesquelles l’inversion des valeurs, le masque, l’effondrement de l’état de droit – et consacre un chapitre à chacune, illustré par des films – et pas seulement des films d’horreur, ce qui n’est pas le moindre intérêt de la démarche – où elle est mise en avant. Sur l’ensemble, le chapitre « Montrer/suggérer » mérite peut-être une attention particulière : y sont contestées les théories un peu snobes défendant les vertus de la suggestion et s’opposant à la monstration de l’horreur – qui serait commerciale et infantile –, via l’idée que, d’une part, montrer n’est jamais tout montrer et, d’autre part, que tout dépend de ce qu’on montre et pourquoi. Certaines figures de l’horreur sont dès lors indissociables de la monstration, du gore, d’autres de la suggestion. Bref, à lire.

Eric Dufour, 2006, Le Cinéma d’horreur et ses figures, Paris, PUF, 224 pp.

Commentaires

  1. "monastère fribourgeois" ça renifle, sinon l'horreur au sens cinématographique du terme, du moins un certain glacis... ;-)
    A part ça concernant la fin de ton article (bien écrit comme d'hab') j'ai tout de suite ressenti ces éléments de débat qui exist(ai)ent autour de la littérature de Lovecraft.
    J'ai tout de même le droit d'être un "chouille" hors-sujet j'espère... Surtout que ce n'est même pas certain.
    A+

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  2. Non seulement ce n'est pas hors-sujet mais, dans une interview à propos de "L'Antre de la folie", Carpenter explique que l'un des enjeux/difficultés du film est précisément de faire passer par des images l'horreur indescriptible que Lovecraft fait passer par des mots.

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